Chroniques d'un nanar

Lundi 26 mars matin.

Début d'une nouvelle semaine après une grippe familiale. Et un jogging dominical. Histoire d'avoir des courbatures qui me donnent le sentiment d'avoir des muscles et pas juste d'avoir quatre-vingt dix ans. C'est le printemps. Preuves s'il en est : j'ai rechaussé mes baskets et deux pigeons copulent dans l'arbre à côté de ma fenêtre de bureau, entre les branches fleuries du prunus. Irréfutable.

Dix huit jours. Voilà dix huit jours que j'ai effectué les premiers envois de mon manuscrit à quelques éditeurs.
Dix huit jours, et je me dis que ce serait bien de garder une trace.
Garder une trace des ce moment suspendu. De ces jours où tout semble possible, où aucun NON n'est encore venu se fracasser sur le parvis de mes projections - ou simplement dans ma boîte aux lettres.

Pour la faire courte, fin février, j'ai mis le point final à un roman que je traînais sur mon ordinateur depuis près de deux ans.
Je ne sais plus trop comment ça a commencé, comment cette idée loufoque - semblable à mille autres dans le fourmillement de mes idées à la con - a pu devenir un projet. Mais elle en est devenu un. Et voilà que mes 263 pages se baladent actuellement dans les tiroirs d'une bonne dizaine de maisons d'éditions.

Mon cerveau ressemble un peu à un baromètre fou. Je passe de Tempête à Très sec selon la phase de la lune, on peut résumer ça en un mot : variable. Voilà, je suis variable.

Certains matins, je suis fière de moi. Hey, tu sais quoi, j'ai écrit un roman. Non...j'ai FINI un roman. En fait, c'est de ça que je suis fière. D'avoir fini. Parce que je suis du genre Docteur ès projets inachevés, vois-tu ? Ne me demande pas par quel miracle j'ai fini celui-ci. Je crois que ça me dépasse un peu. J'ai même pris une photo de ma tête et de mon pavé relié avec des spirales en plastique à la sortie de Top Office, comme une preuve pour moi-même. 

La fierté souvent s'arrête à peu près là. Quand par malheur je remets le nez dans mon texte, je suis la pire des critiques, plus aucune phrase ne trouve grâce à mes yeux. Et les personnages...ah, les personnages, je leur mettrais bien deux claques. Mais ça, c'est parce qu'ils ont un peu pris leurs aises dans mon cerveau, aussi. La phase Tempête, c'est celle où je fous tout le monde dehors, celle où je me demande bien ce qui m'a pris de me livrer ainsi en pâture, celle où le temps me semble ne pas passer. Parce que les délais de réponses des éditeurs vont être longs. Très longs. Pour une réponse finale dont on se doute bien. Je me maudis d'avoir lu cette phrase sur le site web de l'un d'eux : Si après un an vous n'avez pas eu de réponse, considérez que votre texte n'a pas été retenu. La phase Tempête a toutefois du bon. Elle me rend prolixe, et les mots courent déjà sur mon clavier, tissant d'autres histoires. Et ça, ça fait passer le temps. 

La phase Très sec quant à elle vient rééquilibrer ce joyeux bazar. Je crois que c'est une manœuvre de mon inconscient pour que je ne devienne pas folle tout de suite. Quelques jours de répit où je suis présente au présent, présente aux miens, où je débranche la partie rumination de mon cerveau. On pourra bien trouver mon texte pourri, ça glisse, je m'en fous.

Je me suis demandé ce que je cherchais, au bout du bout de ce projet. 
La reconnaissance ? Le succès ?
Évidemment que non : ce n'est un secret pour personne : quand on écrit, on a autant de chances de pondre un best-seller que de gagner au loto.
Curieusement, si je cherche à pouvoir être lue en étant l'auteur d'un potentiel vrai livre, c'est avant tout parce que j'aime les histoires et les mots. Je crois quelque part au fond de moi que l'histoire que j'ai racontée dans ce premier roman peut résonner dans la carcasse d'autres personnes que moi. 
J'y parle du lien d'amour qui se tisse, se détisse et s'effiloche, se rompt parfois, se raccommode peut-être. J'y cartographie des relations humaines nuancées, incarnées par des personnages en quête d'eux-mêmes. 
Je ne sais pas ce que ça vaut vraiment.
Je sais seulement que coucher ces destins imaginaires sur le papier, raconter ces histoires de trentenaires parvenus à un point de rupture existentiel et générationnel, m'a permis de mettre des mots sur mes propres quêtes intérieures.

Ce n'est pas facile d'écrire. Ça l'est encore moins de dire qu'on écrit. C'est un grand bal de vampires : on danse entourée de ces démons fabriqués par nous-mêmes, des bêtes immondes qui se nourrissent de nos peurs et de nos failles.

"- Eh, salut la Peur, ça va ? 
- Oh, Faible-estime-de-moi, ça faisait un bail ! Quoi, trois jours seulement qu'on ne s'était pas vus, tu déconnes ?
- Autoflagellation, heureuse de te revoir !"

Dire qu'on écrit, ça revient souvent à avoir l'impression d'être toute nue au milieu d'un Stade de France plein à craquer de moqueurs. Mais garder la tête haute et savoir qui on est, ça s'acquiert.

Alors, même si ce texte ne devient jamais un vrai livre, il m'aura fait grandir, par l'acte d'écrire en lui-même, et par les réflexions qui ont mûri en même temps que mes personnages ont évolué. Écrire m'a permis d'apprendre, encore et encore. Je ne sais plus où j'ai lu qu'on devenait vieux le jour où l'on cessait d'apprendre... Je suis bien partie pour rester jeune !
Ça méritait bien de garder une trace, non ?

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