Ton premier deuil

Les dents sont brossées, l'histoire est lue, vous gigotez sous vos couvertures, encore un peu excités par la journée qui s'est écoulée lentement. Ta sœur me réclame un câlin. Tu es allé rechercher une peluche oubliée depuis des semaines dans un panier, tu la presses dans tous les sens. Je m'assois près de toi.
Le dromadaire blanc ébouriffé  arborant un "I Love Jerusalem" sur son flanc, reste désespérément silencieux. Tu t'énerves et me demandes d'en changer les piles, de trouver un moyen de le faire parler.
Je t'explique que c'est impossible, la peluche est cousue, le petit boitier sonore placé à l'intérieur ne fonctionne plus mais nous ne pourrons pas le réparer.

J'ignorais, en prononçant ces mots, que tu vivrais ton premier deuil.

Ce sont des larmes lourdes qui ont roulé sur tes joues, des sanglots inconsolables qui t'ont parcouru pendant près d'une heure. Mon cœur s'est serré devant ta peine, que je ne pouvais éponger.

"Il ne parlera plus jamais?"
"Non, mon chéri."

Ce petit dromadaire blanc te vient de tes grands-parents. Un cadeau rapporté d'Israël, une peluche qui disait "I love you" quand on lui pressait le ventre. Déjà je parle à l'imparfait. Ton dromadaire ne dira plus jamais "I love you", et ça te fend le cœur, ça te submerge.

Ce n'était pas une comédie pour repousser l'heure du coucher. Pas un caprice ni une crise de fatigue. Dans cette façon de te lover au creux de mon cou, de laisser couler tes larmes, il y avait le goût salé d'une perte que tu savais définitive. Mon ventre aussi savait.

Tu n'as pas perdu une simple peluche qui parle, hier soir. Du haut de tes six ans, tu as vécu ton premier deuil. Un petit bout d'innocence s'est brisé sans crier gare, tu as dû laisser s'envoler l'illusion que tes parents pouvaient tout réparer.

Mes bras de maman étaient là, et s'il ne peuvent pas tout résoudre, il sont toujours un refuge où tu peux t'abandonner sans crainte.


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C'est une anecdote, une tranche de vie, un petit bout du quotidien de parent, du quotidien d'enfant aussi.
Parfois je n'arrive pas à poser de mots sur ma vie de famille parce qu'il y a la pudeur et le respect de notre vie privée. 
D'autres fois comme aujourd'hui, je sens que quelque chose se joue d'immense, et mes mots coulent comme des petits cailloux à semer sur notre chemin familial. Des mots pour nous, des mots pour vous aussi. Des mots pour eux, nos enfants.

Commentaires

  1. Oooooh <3 Ça va mieux aujourd'hui?

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    1. Coucou Delphine :-) Le lendemain nous avons encore parlé de la fameuse peluche. On parle beaucoup de nos émotions de façon générale, et il a encore eu besoin de me raconter sa tristesse, de façon plus apaisée toutefois !

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