Le chemin de la vie - atelier Bricabook #314

Je participe cette semaine encore à l'atelier d'écriture Bricabook (n'hésitez pas à aller lire les autres textes, je suis toujours impressionnée par la créativité des auteurs).

Voici la photo dont il fallait s'inspirer. Je me suis aussi imprégnée d'une mélodie pour écrire. N'hésitez pas à lancer la musique au bas de l'article avant de débuter votre lecture !

© Kyle Wagner

Le chemin de la vie


Les notes de clarinette ondulent dans l'air du troquet flamand. La mélancolie qui s'échappe de l'instrument comme de longs pleurs est inhabituelle, presque étrange, imprégnant les boiseries et les tintements de verres des touristes d'une lourdeur inopportune. Perchée sur mon tabouret au comptoir, je me fais minuscule tandis que grouillent autour de moi familles et groupes de jeunes gens aux conversations et aux éclats de rires polyglottes.  La vie bruyante et la multitude : ce que j'aime à Bruges, ce qui me fait tolérer le prix exorbitant des moules-frites et de l'apfelstrudel.

Il est là, près de la lourde porte sans âge, alors que je m'évertue à déterminer le sien. Ses cheveux peignés vers l'arrière et sa moustache ne permettent aucun doute. Le vieil homme en pied de poule a gardé la prestance du beau brun en uniforme qui a séduit Oliphie autrefois. Les années, toutefois, ont passé depuis la photo en noir et blanc que m'a donnée ma grand-mère. Se souviendra-t-il d'elle ?
Il tient ma lettre, la parcourt en terminant sa bière brune. Mon cœur galope et se demande si ce n'est pas une folie de vouloir suturer les déchirures du temps.

Je rassemble mon courage et la monnaie que m'a rendue le serveur, portée par les plaintes du clarinettiste qui me tordent l'estomac comme les pleurs de mamie l'autre jour. Est-il jamais trop tard pour renouer avec le grand amour ? C'est la plus jolie cause qu'il m'est été donné de défendre. Je m'élance.

Ses sourcils se froncent, deux yeux vert de gris me toisent au-dessus de la monture de lunettes sévère qui lui barre le visage.

- Vous en avez mis, du temps, me lance-t-il! De quoi aviez-vous peur ?
- Je craignais que vous ne refusiez de la revoir.
- Je n'ai jamais douté que la vie remettrait Oliphie sur mon chemin. J'ai rencontré votre grand-mère à une époque où ni elle ni moi n'étions diponibles, cependant j'ai vécu toutes ces années avec la certitude que les décennies ne changeraient rien à notre amour.
- Pourquoi ne l'avez-vous jamais recontactée, alors, depuis tout ce temps ? Il est trop tard, vous savez...
- Oliphie est malade, pas encore morte, mon petit. Nous nous sommes aimés pendant la guerre, au milieu des horreurs. Nous ne devions cet amour qu'à l'urgence de vivre. Notre relation n'aurait pas toléré la médiocrité des routines. Mais je suis là, aujourd'hui. L'heure de votre lettre était venue. Peut-être Oliphie devra-t-elle désormais sa vie à son urgence d'aimer.

Je vis au pli de son regard une larme briller. Et dans l'air s'éteignit la dernière note de la chanson pour un vieil homme.


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Et voici la mélodie qui m'a inspirée :
"Journey of Life", de Yom, extrait de Songs for the old man


Commentaires

  1. Que c'est beau. Magnifiquement écrit. J'aime cette image en particulier "suturer les déchirures du temps".
    Les belles histoires mettent du temps parfois à se retrouver, se construire. Pourtant il n'est jamais trop tard pour s'aimer.

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    1. Merci Marie, ça me touche beaucoup ! Je vais de ce pas lire ton texte, si tu as participé !

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  2. Oui ! Comme le dit Marie : un texte magnifiquement écrit avec de superbes images… Une belle histoire qui fait du bien !

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  3. De belles images, mais quelle tristesse, non ? Ne pas s'autoriser à vivre par peur de l'échec ...

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  4. Bonjour,
    Quel texte magnifique rempli d'espoir ... l'amour infini ! c'est très beau

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