Albert s'est envolé - Atelier Bricabook #318

Je suis heureuse d'avoir trouvé un peu de temps pour participer de nouveau, cette semaine, à l'atelier d'écriture Bric à Book ! Quelle stimulation pour l'imagination !

Voici donc une petite histoire qui vous plaira peut-être.


© Aaron Wilson


Un frisson me parcourt l'échine, je lève les yeux vers l'horloge, il se fait tard, les braises s’essoufflent dans la cheminée. Cette nuit de décembre sera froide, je devrais gagner mon lit, mais je n'y parviens pas. 

Depuis plusieurs heures, je m'acharne à rédiger la dernière lettre d'un roman épistolaire. Voilà bien des années que couve ce texte comme un enfant chétif alors que je fournis une écriture taylorique pour offrir aux lecteurs un roman par été depuis trois décennies. Ce texte-ci est mon fil rouge, celui d'un pull qu'on détricote au fur et à mesure du temps qui passe. Je l'ai nourri, béquée par béquée, de mots qui font survivre les fantômes, ne daignant pas conclure. L’œuvre d'une vie. Je ne suis pas dupe, c'est ma subsistance, la mienne et celle de nul autre, qu'ainsi j'assure. Mais il est des matins qui laissent penser que la fin, la mienne, celle du dernier souffle, arrivera avec le crépuscule. Et qu'il est temps de rembobiner pour de bon la pelote.

Je m'extirpe difficilement de mon fauteuil. Sur la pointe des pieds, j'attrape le dictionnaire posé sur le haut de la bibliothèque. Comment écrit-on la phobie de l'oubli ? Atazagoraphobie, ou athazagoraphobie ? C'est primordial, ce sera peut-être mon titre.

Cinq cents lettres adressées à l'homme que j'aimais et qui n'est jamais revenu de voyage. Je jette un regard à la photo encadrée sur la cheminée. Cinq cents lettres à celui qui se tient fièrement, accoudé au garde-fou d'un pont sous la neige, à la lueur des réverbères, lesquels donnent un éclat incroyable à ses yeux pourtant sombres comme le feutre de son pardessus. C'est la dernière image de lui. L'ami qui m'a donné cette ultime photo m'a expliqué cent fois que l'autocar était parti sans lui, qu'il avait été oublié dans cette ville de Pologne. Ils ont fait demi-tour, l'ont cherché partout des heures durant. Rien. Un courant d'air. 

Je n'y ai jamais cru. Jamais. Car son regard, ce regard d'encre de seiche, ne laisse aucun doute : lui aussi savait que ce cliché serait le dernier. Qu'est-il devenu ? Était-ce prémédité ? A-t-il pris la fuite ?  Je n'ai pu lui bâtir que des destins de papier pour contrer le néant du silence.

Athazagoraphobie, avec un h. La peur d'être oublié dans la foule par les siens.

Je repose le livre, regagne la table de travail, péniblement. Mes genoux ne me porteront plus longtemps, à défaut, c'est mon esprit qui articule des silhouettes, des jolis mots et des intrigues. Je m'élance, crayon en main, dans une conclusion lyrique qui héberge mes derniers mots d'amour, mes désespoirs et quelques larmes. Je peux alors refermer mon cahier, le cœur léger d'avoir doublé la mort : si l'on ne choisit pas sa propre fin, j'aurai au moins dicté celle-ci.
D'un pas fatigué, avant de m'écrouler sur mon lit, je m'approche du foyer pour réchauffer mes doigts autour des dernières braises. Je m'appuie sur la poutre de la cheminée, retenant ce vieux corps attiré vers le sol. Mes yeux désirent caresser encore le portrait d'Albert. 

Je tressaille. 

Non, c'est impossible. 

J'attrape le cadre, je vacille, je l'incline en tous sens.

Sur la photo ne restent que le pont, les rambardes, les réverbères et la neige. 
Albert s'est envolé.

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Commentaires

  1. Réponses
    1. Merci Caroline, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire en tout cas

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  2. Très original ton texte. J'adore " ce texte come un enfant chétif" et "ce regard d'encre de seiche". Même si la neige n'apparait qu'à la fin, elle est présente dans tout le récit. J'ai aimé.

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  3. Je trouve ton texte superbe ! L’histoire par elle-même bien sûr, mais aussi les mots, les images et les tournures qui ressortent de ton texte « Mais il est des matins qui laissent penser que la fin, … arrivera avec le crépuscule », « Je n'ai pu lui bâtir que des destins de papier pour contrer le néant du silence. »... Et puis cette chute, qui reflète si bien le pouvoir de l’écriture ! Oui, vraiment, j’aime beaucoup ton texte ;)

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  4. Tu nous embarques illico, on s'identifie à ton personnage vieillissant, à ses réflexions autour de l'écriture, et paf, à la fin tu nous cueilles avec ton immersion vers un ton plus fantastique.

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  5. Superbe texte, le choix des mots, les images, l'atmosphère.
    Un vrai bon moment de lecture avec une fin pleine de questions...

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