Mémoire de fille au théâtre, par Cécile Backès


Annie Ernaux est une auteure que j'ai pris le temps de découvrir posément depuis le début de l'année, commençant par L'Autre fille, dont je vous parlais ici. J'ai lu à ce jour 5 ou 6 de ses ouvrages, j'ai le projet de les lire tous. Ce sont des lectures qui me touchent pour des raisons multiples. La thématique récurrente de la fille du monde rural qui devient femme de lettres, le traitement de sujets liés directement à la sexualité de la femme, ou encore la question fondamentale de la relation aux parents, ont su trouver une résonance forte en moi.

Ce que j'apprécie sans doute le plus dans ses textes, c'est sa manière de décortiquer le souvenir, d'analyser sa mémoire, accordant à l'écriture de sa propre vie une fonction primordiale pour sa propre compréhension. Sa démarche littéraire fait l'objet même du texte, au-delà du texte.

Mémoire de fille n'est pas écrit pour le théâtre, aussi, quand j'ai vu dans le programme de la Comédie de Béthune (Centre Dramatique National) cette adaptation par Cécile Backès, je me suis empressée de réserver ma place tout en m'interrogeant sur la façon dont ce récit serait mis en scène.

Dans ce texte, Annie Ernaux revient, cinquante ans plus tard, sur l'été 1958 et sa première nuit avec un homme. Un moment charnière de son existence qui avait été sans cesse reporté dans sa démarche littéraire.

Extrait de mon journal.

Je m'attendais à un décor assez dépouillé, c'est plutôt le cas. L'exploitation de la profondeur de la scène, grâce à un cube, tel la chambre noire d'une caméra aux souvenirs, support de projections, donne aux scènes une force et une symbolique extraordinaires. L'occupation de l'espace est très réussie.

Je craignais que le rendu ne soit très statique, ce n'est vraiment pas le cas. La distribution du texte entre les différents acteurs, notamment entre la comédienne qui joue Annie E., l'écrivaine, et celle qui joue Annie D. (Duchêne), la jeune fille de l'été 58, est très équilibrée et d'une grande justesse.

J'ai été particulièrement touchée par le jeu de Pauline Belle, qui joue donc Annie D., la jeune Annie. Sa gestuelle et sa voix m'ont donné à voir la jeune fille telle que je l'avais projetée à ma première lecture du texte. Même sa coiffure lui donnait une ressemblance certaine avec des photos que j'avais pu voir d'Annie Duchêne. Une très jolie prestation !

Le final m'a prise aux tripes, j'ai dû retenir mes larmes. 
Sans doute ai-je été confrontée moi aussi à une fille que je couve intérieurement, une rêveuse qui a fantasmé les relations humaines jusqu'à s'y perdre parfois, et dont la mémoire fera (ou a peut-être un peu déjà fait) l'objet de productions écrites...


Voici quelques extraits choisis du texte :

"J'ai retrouvé dans mes papiers une sorte de note d'intention : explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé."

"Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et en définitive, la démonstration évidente que ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive. "

"Avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l'effacer."

"J'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire. Quelqu'un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour."

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