Autres digressions & Journal d'un vampire en pyjama

Le dernier texte que j'avais lu de Mathias Malzieu était Le plus petit baiser jamais recensé. Acquis et glissé dans ma poche en juillet 2016 (en même temps que La délicatesse de Foenkinos) par une journée un peu pluvieuse où j'ai aussi acheté un pull, rencontré une belle personne et commencé à écrire mon roman. J'ai retrouvé ce souvenir en farfouillant dans la genèse de mon livre et en tirant sur le fil d'un drôle de hasard, tous deux m'ont menée à ce jour et font du Plus petit baiser jamais recensé un jalon, un caillou blanc sur mon chemin que je remarque a posteriori

C'était l'histoire d'un inventeur-dépressif qui rencontre une fille qui disparaît quand on l'embrasse, souvenez-vous. Une histoire d'amour qui tombe sur le coin du nez alors qu'on n'est pas du tout prêt à la vivre. A l'époque, je photographiais des pages avec mon téléphone. J'ai encore les extraits en la mémoire sur l'appareil.

"Le problème c'est que ma tête n'est jamais reposée. Mon cerveau est une maison de campagne pour démons. Ils y viennent souvent et de plus en plus nombreux. Ils se font des apéros à la liqueur de mes angoisses. Ils se servent de mon stress car ils savent que j'en ai besoin pour avancer. Tout est question de dosage. Trop de stress et mon corps explose. Pas assez, je me paralyse."

Entre autres.
Je me souviens de ma lecture. Je me souviens d'avoir été cueillie par la poésie qui fabriquait en direct un film à couleur dans mon imagination, comme avec chacun de ses livres précédents. Pour être exacte, mon impression quand je lis Mathias Malzieu, c'est que certaines pages s'écrivent juste pour moi, en direct, quand je les tourne. Au fil des pages, je trouve des mots qui sont exactement ce que j'ai besoin de lire au moment où je les lis. Des livres poético-magiques. Je n'ai jamais ressenti ça avec aucun autre auteur. 
Le texte du Plus petit baiser... ne m'était pas totalement inconnu, pour l'avoir entendu lors d'une lecture-spectacle-dégustation en 2013. 

Pourquoi avoir acheté le livre 3 ans plus tard ? Pourquoi ce jour-là, ce jour capital ? Allez savoir.

Je m'égare un peu mais tout un concours de synchronicités m'ont amenée à me rendre à Douai mercredi 24 avril pour la présentation d' Une sirène à Paris, le dernier roman de Mathias Malzieu. Petite bulle dont je vous reparlerai peut-être.

Il se trouve que je n'avais pas lu Journal d'un vampire en pyjama, le livre précédent, alors avant de dévorer le nouveau, j'ai voulu rattraper mon retard.

Je perçois très bien pourquoi j'ai complétement snobé, ignoré, ledit journal à l'époque de sa sortie. Je savais très bien que dans ce livre il serait question de la mort qu'on frôle de très près, et je crois que, vu l'émotion que provoquent en moi les mots de cet auteur, ça me faisait un peu peur de penser par ricochet à la mienne, de mort. J'ai construit un barrage pour ne pas me faire envahir le cerveau de démons.

Journal d'un vampire en pyjama est le journal intime tenu durant l'année où Mathias Malzieu a lutté contre la maladie du sang qui a altéré sa moelle osseuse.

Un jour, blanc comme un linge et épuisé, il fait des examens médicaux et découvre que son système immunitaire a subi un bug : il se retourne contre lui même. Mathias Malzieu devient alors un vampire, quelqu'un qui a besoin du sang des autres pour survivre. Diagnostic, hospitalisations, transfusions, isolement en chambre stérile, autant d'épreuves vécues en compagnie de la mort personnifiée, Dame Oclès, qui n'est jamais très loin.

C'est un récit qui aurait pu être d'une tristesse accablante. C'est pourtant un journal qui brandit la poésie comme un super bouclier magique, qui fait la part belle à l'espoir, la part très belle à l'amour. J'ai lu ce témoignage comme on se collerait des cataplasmes de sensibilité sur la peau.

Dans son texte, Mathias Malzieu fait apparaître au fil des mots jolis la façon dont la maladie change le rapport au monde, aux autres et à soi-même. La création reste l'issue salutaire face à l'isolement et à l'urgence. Elle est le moyen de tous les possibles quand le vécu, lui, relève de l'impossible : interdiction de se cogner à quoi que ce soit tandis que la mort distribue des uppercuts.

"Être malade, c’est se sentir comme un enfant et un vieillard en même temps. Être privé de vie sociale. Ne plus travailler. Dans le regard des uns ou l’intonation des autres, on se transforme en monstre fragile. Et surtout, on commence à se faire peur. Je cherche à rigoler un peu. Parfois, je ne trouve pas. Quelque chose de moi est encore dans ce sac en plastique contenant mes vêtements d’avant. Mon identité est frelatée, chaque jour qui passe rend le combat pour rester soi-même plus difficile. Car désormais je suis un vrai vampire. Restent les coups de téléphone à mon père, ma sœur et quelques amis. Restent les yeux de Rosy."

"Ma seule possibilité de résister, c'est d'écrire. L'urgence fait pousser des graines de livres en moi. Je les arrose toutes et m'applique à penser que je vais trouver mon haricot magique pour crever le plafond de l'hôpital."

Journal d'un vampire en pyjama est plus que jamais un appel à savourer le "normal extra-ordinaire", ce banal qui devient si précieux quand rien n'est plus certain ni sous contrôle. Un appel à cueillir l'amour, les petits baisers, les gorgées de coca, le son du ukulele, les moments en famille... Et à en faire des bouquets de parts d'enfance pour les vivants maussades. C'est aussi une ode de gratitude aux soignant(e)s qui ont accompagné l'auteur tout au long de ses hospitalisations.

"Les infirmières portent des armoires à glace émotionnelles sur leur dos en souriant. Ce sont les grandes déménageuses de l'espoir. A elles la lourde tâche de diffuser quelques bribes de lumière aux quatre coins de l'enfer, là où les anges perdus font du stop à main nue. "

J'avais beau connaître l'issue de cette histoire, à savoir la greffe et la guérison, ce carnet de bord m'a tenue en haleine de page en page, l'empathie en bandoulière, m'a immergée pleinement dans ce pas à pas contre la maladie, dans ce cheminement du type descente aux enfers qui ouvre la porte à la plus belle des renaissances.



Commentaires

  1. De Mathias Malzieu j'ai lu Le plus petit baiser jamais recensé, La mécanique du coeur et Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi . Ton article m'a donné envie d'en lire d'autres. Merci ! Bon dimanche 😊

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