La maîtresse de Carlos Gardel, Mayra Santos-Febres


Avec les éditions Zulma, la couverture des ouvrages en elle-même, particulièrement graphique, est déjà tout un programme.

Je suis arrivée chez la libraire avec le vague souvenir de ce roman en tête : je l'avais remarqué dans le magazine "Que lire?" plusieurs semaines auparavant. Et c'est ainsi que ma mémoire me faisant défaut, je me suis retrouvée à me comporter comme je détestais que les lecteurs le fassent lorsque je travaillais en bibliothèque :

"C'est une couverture avec du rouge. L'auteur a un nom hispanisant. C'est une histoire de guérisseuses, de transmission familiale".

Bien sûr, bien sûr, bien sûr !

Heureusement, la libraire, fort patiente, a passé en revue tout son stock paru chez Zulma !

La maîtresse de Carlos Gardel est un roman de Mayra Santos-Febres, traduit de l’espagnol (Porto Rico) par François-Michel Durazzo.

La quatrième de couverture :


Micaela n’a rien oublié de ces quelques jours avec lui. Elle se revoit jeune fille, élève infirmière silencieuse et appliquée, nourrissant patiemment son rêve d’entrer à l’École de médecine tropicale. Elle se revoit aux côtés de sa chère Mano Santa, sa grand-mère meilleure qu’une mère, la plus grande guérisseuse de l’île. Elle se revoit, passionnée de botanique, en héritière du secret du cœur-de-vent, ce remède aux vertus exceptionnelles. Elle se revoit dans ses bras à lui.
Lui, c’est Carlos Gardel, l’icône du tango au sommet de sa gloire, qui, le temps d’une tournée – ou d’une chanson – a donné à Micaela le goût de saisir la vie à bras-le-corps. De ces quelques jours grisants comme une fugue enchantée, Mayra Santos-Febres a fait le roman superbe, ensorcelant, d’un grand destin de femme. Où l’on passe des bas quartiers aux hôtels de luxe, où les plantes font vivre ou mourir, où le tango prend corps et voix, où le désir est partout.
Le sentiment du tiraillement

S'il est un sentiment que ce roman m'a procuré tout au long de la lecture, c'est bien celui du tiraillement. 
Pourtant, le premier chapitre raconte tout : le devenir de Micaela, la narratrice, ce qu'il adviendra de sa brève relation avec Gardel, lequel mourra, comme Mano Santa, la grand-mère. Il résume l'issue telle une fatalité : l'histoire que nous lirons n'y changera rien.

Micaela se souvient et elle nous livre le récit de sa liaison avec Carlos Gardel dans les années 1930 à Porto Rico. A l'époque, elle est alors une jeune fille tiraillée entre son jeune âge et l'envie d'être une femme. Le texte entier la livre écartelée, entre l'héritage matrilinéaire du savoir des plantes et l'appel de la science, entre le Porto Rico d'antan et la société moderne qui s'éveille, entre la misère et la promesse d'un avenir brillant, entre l'amour et la honte.

Une capture sociale

Micaela est étudiante infirmière, elle travaille à l'Office d'hygiène maternelle et de salubrité publique. Par son intermédiaire, c'est la santé des femmes dans le Porto Rico de 1935 que nous appréhendons. De l'insalubrité de l'île découlent une natalité et une mortalité importantes. Et l'on découvre les expérimentations gynécologiques, les trompes de Fallope ligaturées, le traitement de ces femmes alignées comme du bétail dont on sait pourtant qu'il augure une libération découlant, des décennies plus tard, du développement des moyens de contraception. L'ambivalence, encore.
Cette histoire est aussi la capture des possibles offerts à une jeune fille pauvre qui souhaite étudier la médecine. A quel prix cette ascension sera-t-elle rendue possible ? Les études lui apporteront-elles un savoir ou plutôt un statut ? Car le savoir ancestral que va acquérir Micaela viendra de sa grand-mère, et c'est ce bien précieux qui lui servira de monnaie d'échange pour briguer les diplômes.
La femme et l'amour

L'histoire qui unit Micaela à Guardel est une passion furtive mais dévorante, une liaison hors des normes, entre une jeune fille et un homme mûr, entre une negra et un immigré français, entre une guérisseuse et un malade de la syphillis. Que nous dit ce texte au sujet de l'amour ? Il dessine les contours d'un sentiment inédit, impalpable, d'un état de beauté qui fait fi des jugements, des risques et des indélicatesses.
Aussi méprisée soit-elle par Gardel, Micaela a touché du doigt un grâce qu'elle n'avait jamais connue.
Néanmoins, tout au fil du récit, la liaison avec Gardel et les études de Micaela s'excluent l'une l'autre, comme si un sacrifice s'avérait nécessaire, ce sacrifice typiquement féminin, binaire : l'amour ou la carrière.

"J'ai fermé une porte. D'autres se sont ouvertes, mais aucune ne m'a amenée là où, un jour, j'avais vraiment été moi-même, m'offrant toute l'opportunité d'une mort qui aurait pu se répandre entre mes jambes. Jamais je ne suis redevenue la femme d'un homme. En y renonçant de moi-même, suis-je parvenue à me réaliser en tant que femme?"

Le titre du roman nous force à la lucidité quant à la condition de Micaela : elle ne reste qu'une périphrase, "la maîtresse de Carlos Gardel"... Gardel dont la vie m'a semblé, d'ailleurs, prendre beaucoup trop de place dans un récit où je ne souhaitais lire que le féminin : le lien entre Micaela et sa grand-mère, leur connaissance des plantes, la condition sanitaire des femmes, la figure de la sorcière, la figure de la femme-médecin...
La frustration passée, j'ai compris que la structure du texte servait ce qui était dit de Micaela, qu'elle démontrait la place de l'homme dans cet amour, dans cette époque...


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