Nord Magnétique, de Marc Le Piouff




Nord magnétique.

Le titre lui même est magnétique. On y devine l'importance d'une géographie, l'attrait viscéral du septentrion.

Nord Magnétique, de Marc Le Piouff, paru aux éditions Les Lumières de Lille, commence par une liste :

Aimar, jungle, Calais
Raphaël, plateforme pétrolière, Méditerranée
Salia, Zodiac, Méditerranée
Luna, centre hospitalier, Lille
Axel, prison, Longuenesse

Cinq hommes dont les trajectoires se frôlent, s'entrecroisent. Cinq destins dont le point commun, outre l'attachement - ou l'aspiration - au nord, est le mouvement, la migration.

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Mon mari me parle de Marc depuis plusieurs années maintenant, parce qu'il a travaillé avec lui sur un gros projet dans le cadre de son travail (un webdocumentaire).
Je savais donc qu'il écrivait, j'avais vu passer son nom parmi les auteurs des Polars en Nord de Ravet-Anceau, mais n'avais jamais pris le temps de le lire.
Puis mon roman a été publié, je suis devenue adhérente de L'Association des Auteurs des Hauts-de-France (ADAN), j'ai pris connaissance de l'existence de leur prix littéraire et, hasard ou signe, j'ai par la même occasion découvert que Marc Le Piouff était lauréat de l'édition 2018.
Vient alors le salon du Livre de La Couture où Marc et moi sommes presque voisins de stand : impossible de ne pas m'intéresser au fameux roman primé.

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L'histoire nous plonge tout net dans le mal de terre d'Aimar, migrant immobilisé à Calais. La jungle est un étau, une ancre rétentrice entre l'impossibilité de rentrer au pays et l'Angleterre inaccessible.

"Dans mon pays, je suis déjà mort. [...] Si nous ne disparaissons pas, nous deviendrons ce qu'ils redoutent le plus : un futur."
Et puis sans transition nous découvrons Raphaël, neurochirurgien au CHR de Lille, envoyé par surprise pour une urgence sur une plateforme pétrolière.

"Des gens sont là pour lui. Il n'a rien à faire qu'à se laisser porter. Ce sont les autres qui réduisent inexorablement la distance entre lui et le cerveau d'un homme qui va peut-être mourir. Il descend vers le sud, sans savoir vraiment où il atterrira. Parce qu'il est indispensable, on le préserve des vicissitudes de la traversée. Il survole la terre et les anfractuosités disparaissent. L'altitude aplanit les difficultés et floute les frontières. "
Arrive Salia, vêtements trempés d'eau de mer et d'espoir, en errance sur un Zodiac qui semble être un ultime point de vie dans le néant de la Méditerranée.

"La mer est noire, le ciel est noir, la barque est noire, nous autres, camarades de dérive, sommes noirs. La mort est blanche. Elle est tout en haut de la vague, quand la violence s'éparpille en écume à la crête du désespoir".

Puis Luna, émigré solaire suspendu dans l'immobilité du coma suite à un accident.

"Est-ce qu'il s'agirait d'une trajectoire ? Est-ce qu'il y aurait une circulation propre à cette situation imprévue ? [...] Pourquoi une simple chute impose-t-elle des changements si importants ? Il s'agit bien d'une histoire de mouvement. Il ne pourrait pas en être autrement. Même dans l'arrêt brutal du quotidien, l'immobilité est devenue une traversée."

Axel, routier, nomade moderne, incarcéré à la prison de Longuenesse tandis qu'un migrant est mort dans la remorque de son camion. 

"J'aime mon métier. Pour rien au monde je n'en changerais. Moi, si je voyage, c'est pour gagner ma vie. D'autres, c'est pour la sauver."

J'aime les romans polyphoniques. Ça commençait déjà bien !

Marc Le Piouff nous entraîne dans une danse narrative au style juste, fluide, mais aussi poétique comme par nécessité quand les émotions de ses personnages leur foudroient le corps, quand la peur les met en état d'alerte.
Il tend des fils invisibles entre la terre et l'eau, entre le nord et le sud, entre la vie et la mort, entre les corps et les rêves. Il assemble des bouts de vies diamétralement différents en les cousant du fil des mots, du fil de l'universalité
Nord magnétique est un roman sur le mouvement, qui n'est autre que l'essence de la vie et du temps, même quand les situations sont verrouillées comme une cellule de prison. 
C'est aussi un texte qui questionne la frontière, la limite, comme tracé guidant les choix : "les hommes ont besoin de frontières pour savoir à côté de quoi ils passent."

J'ai trouvé l'auteur très courageux de traiter ce sujet si délicat qu'est le sort des migrants qui "échouent" sur les plages d'Europe.  C'est une question aussi sensible que terrible : l'écrire aussi bien  me semble être une prouesse.
Il n'est en tout cas pas utilisé pour surfer sur la vague, sans mauvais jeu de mots.
Les situations décrites, tant celles des migrants que celles liées à la neurochirurgie, sont toutes très précises et ont sans aucun doute bénéficié d'une documentation poussée.

Mais ce n'est pas une impression de travail de la part de l'auteur qui ressort de cette lecture, c'est celle d'une justesse et d'une précision tout à fait immersives.

J'ai aimé la place de l'eau dans le texte. Elle porte, elle menace, elle s'insinue, elle encercle. L'eau est cet élément qui nous dépasse, qui nous fascine, qui nous tient en vie comme elle peut nous noyer.

Vous l'aurez compris, je vous recommande vivement la lecture de ce roman, qui vous amènera, vous aussi, à questionner le mouvement qui anime votre existence et les frontières qui vous chatouillent.

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