Si demain...

Si demain je n'ai plus d'essence pour faire rouler la voiture, si demain les prix des aliments flambent dans les magasins, si demain les infrastructures ne sont plus en mesure de nous fournir le confort moderne, si demain les fonctionnaires ne sont plus payés, si demain le système implose, comment ferons-nous ?


Ces discussions, ces peurs, ces inquiétudes ont gagné mon foyer. 
La conviction qu'il est trop tard pour changer la donne, que le système va de façon irraisonnée dans le mauvais sens.
La certitude que la plupart des citoyens refusent de voir le désastre, se complaisent dans une logique de consommation, de mode, d'apparence en invoquant les petits gestes écolos qui donnent bonne conscience. 
L'illusion qu'il nous reste du temps, que tout va s'arranger.
Moi la première.

Des groupes se constituent autour de moi, pour parler résilience, autonomie, réseau de compétences. Je constate un réel changement de perception dans mon entourage proche, contrastant d'autant plus fortement avec l'indifférence généralisée, ou pire, l'engagement édulcoré qui laisse entendre qu'en triant trois poubelles, on a fait notre boulot. 

Nous avons un toit sur la tête, des enfants, un emploi financé par l'Etat. C'est parfait aujourd'hui. Mais demain ?

En cas de crise majeure dans les années qui viennent, en quoi sommes-nous autonomes ? 

En menthe poivrée, qui prolifère dans le carré potager à une vitesse folle, grâce à l'engrais naturel du chat. Et en histoires, en imagination. 
OK. On ne tient pas 24h.

Le sujet est très délicat à aborder car particulièrement anxiogène. Émotionnellement, il me bouscule.
Réflexe basique quand on ouvre la porte à une peur immense : fuir. 
Aujourd'hui, je n'ai pas encore parcouru le chemin émotionnel qui me permettra de m'engager pour les bonnes raisons dans la construction de cette autonomie pour demain.

Cette photo de ma fille qui court dans un jardin sauvage entouré d'immeubles, cette frontière nette qui se dessine à l'image entre l'ombre et la lumière, représente totalement l'état d'esprit dans lequel je me trouve.

Je rejette en partie les impulsions de mon mari qui engage une réflexion sur le stockage des ressources parce que je me sens écartelée. 
Lui projette récupération d'eau de pluie et autosuffisance quand moi je voudrais juste qu'on termine les finitions de la maison, qu'on ait un intérieur plus agréable à l’œil, plus confortable, plus rangé, qu'on installe des toilettes sèches, qu'on prenne les transports en commun. 

Comment rester inscrite dans l'instant présent sans me laisser bouffer par l'anticipation et toutes les peurs qu'elle implique ?
Comment vivre avec les autres en ressentant un tel décalage ? Pourquoi continuer à participer aux valses sociales (les anniversaires, les tenues pour être crédible au travail, les futilités, la déco...) si l'on ressent l'urgence de se préparer à un futur moins insouciant ?

Il paraît que ce sentiment de conflit interne a un nom : la dissonance cognitive. 

J'ai reçu une information que je juge crédible : l'arrivée au cours des prochaines décennies d'une crise sans précédent qui remettra en cause profondément le mode de fonctionnement occidental. Néanmoins je me retrouve paralysée dans la préparation de cette échéance, préférant presque me bercer d'illusion et me centrer sur le présent, l'insouciance... Un bon restau, un ciné. Écrire un livre. Me promener avec les enfants.

Les enfants, justement... Comment leur garantir un avenir correct, à défaut d'être doux ? Comment préparer demain sans les couper des leurs, sans les priver, sans les frustrer à cause d'angoisses qui ne sont que des projections, qui sont impalpables à une époque où on appuie sur un bouton pour éclairer la maison, où on tire sur un autre pour balancer 9 litres d'eau potable dans une cuvette de WC ?

Évidemment, ce sont des contradictions qui ébranlent ma stabilité. 

Qui ébranlent mon couple aussi, parce que nous n'en sommes pas au même point de cheminement. Gérer la divergence, c'est facile quand le désaccord ne concerne que la couleur qu'on mettra sur les murs ou la destination des prochaines vacances. Mais suis-je encore digne d'amour si tout ce qui me fait vibrer dans la vie paraît soudainement vain et futile face à la perspective d'un monde qui aura pulvérisé ces choses-là ? Je doute. Je doute de mon intelligence. De ma capacité à dépasser le paraître. Ma confiance en moi, mon estime de moi s'effritent.

Le bon et le beau auront-il une place dans un monde où il sera question d'organiser la survie ?

Car souvent, j'ai le sentiment que mes points forts, mes compétences, se résument à ça. Nourrir l'esprit à grands coups de poésie. Elle est là, mon identité. Qu'en restera-t-il quand il s'agira de savoir si on peut nourrir notre famille ?

Ce sont des questions auxquelles je n'ai pas de réponse ce jour. Je dépose ces réflexions un peu mornes comme un gros caillou au bord du chemin. Écrire m'a toujours fait avancer. Écrire me permet de garder la mémoire.



Edit : Cet article vous a fait beaucoup réagir sur instagram.  C'est d'ailleurs assez drôle car vous venez lire le texte ici mais commentez là-bas. Les blogs ont la vie dure ! Si vous souhaitez lire les réactions, c'est ici.

Commentaires

  1. Je vois tout à fait de quoi tu parles ! Je traverse aussi ces réflexions et mon mari m'en parle tous les jours. C'est aussi très frustrant d'être en décalage avec le monde qui ne voit pas, qui ne veut pas voir et mon envie à moi de profiter du temps qui passe sans me faire de souci. Faire ce qui est bien mais ne pas me prendre la tête, tout en étant à l'écoute des changements pour un monde meilleur. Peut-être que c'est ça la clé, voir que tout va bien mais rester optimiste sur ceux qui veulent le changement!

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