Cueillir et glaner

L'inspiration, tu sais, c'est une drôle de machine.

On peut la penser divine, telle une illumination que Dieu/les dieux offre/nt au poète, conception assez répandue en littérature. La fameuse Muse !

Elle est tentante, cette vision. Je crois comprendre ce dont il s'agit : il m'arrive de temps en temps de ressentir cette fièvre incroyable, cette pulsion créatrice, qui me fait dire "vite, vite, note ça dans un carnet, cette idée est formidable!". En général, je suis en voiture, ou dans mon lit, à deux doigts de m'abandonner au sommeil. Rarement assise à mon bureau... C'est comme la loi de Murphy qui fait tomber les tartines du côté du beurre !

Recherches sur Niki de Saint-Phalle

J'ai le sentiment que l'inspiration, aujourd'hui, est devenue une course, une addiction, une compétition, voire un business. Tout le monde ne sera peut-être pas d'accord, mais mon expérience me fait noter quelques récurrences.
Course à l'inspiration ? Un peu la faute à Pinterest, le réseau social a priori fabuleux qui nous envoie des vagues, que dis-je, des tsunamis d'idées à la minute (tu peux relire ceci...)... et qui nous pousse, si ce n'est à cultiver de nouveaux désirs, à remettre à plus tard l'acte de faire pour s'inspirer encore un peu avant de s'y mettre.
La faute aux hashtags et à Instagram aussi. S'ils permettent parfois de jolies découvertes, j'en suis consciente (et je ne  vais pas cracher dans la soupe...), ils sont aussi terriblement vampirisants. Je crois qu'il faut parvenir à les consulter avec parcimonie. Car le problème, une fois de plus, est l'aspect infini de l'information, le flot incessant d'images.

Si tu es aussi vieux/vieille que moi ou presque, tu as connu l'époque où les professeurs te donnaient des recherches à faire sans accès à Internet. Tu as connu l'encyclopédie Universalis du CDI, ou encore Encarta. Tu as connu les douze volumes de l'encyclopédie que Bordas vendait en porte à porte. Tu as connu les livres d'art et d'histoire de la bibliothèque municipale, les magazines spécialisés, les revues diverses, les VHS de "C'est pas sorcier", avec les maquettes de Fred et Jamy.
Sans me la jouer vieille chouette (quoique), nous allions vers l'information au lieu de la subir H24 via un écran rivé à notre main. La démarche était active, et BEAUCOUP plus lente.

Mon besoin, en 2020, c'est de sortir de cette inspiration mondialisée, massive, zappée et imposée. Elle n'est pas que sur les réseaux. Elle est en vitrine de magasins, elle est dans les supermarchés, elle est à la télé. C'est une consommation perpétuelle.

Depuis le début de l'année, je m'efforce de m'éloigner un peu des réseaux et de la "surcharge informative" pour redécouvrir l'ennui, là où tout nous pousse pourtant à remplir le vide en consultant nos téléphones. C'est difficile.

Je m'efforce aussi d'aller au bout de l'information. J'entends par là que j'essaie de moins zapper, de me concentrer sur un élément à la fois, en creusant un peu. Lire et chercher des choses sur un artiste pendant quelques jours plutôt que pendant 30 secondes. Me concentrer sur un livre que je vais savourer plutôt que lire le plus vite possible et enchaîner sans digérer pour me satisfaire d'avoir lu 4 bouquins dans la semaine. Ne pas prévoir cinq activités/loisirs sur la semaine et courir d'un spectacle à un atelier, d'un cours de sport à un ciné.
Cela suppose de faire des choix, d'arrêter de croire qu'on peut tout savoir, tout suivre et tout découvrir. Sortir de l'accumulation. Entrer dans une lecture, une contemplation, une compréhension plus qualitatives.



Sortir de l'ostentation, aussi.
Arrêter de vivre les choses pour les photographier et les montrer systématiquement. Parce que ça sert à quoi, concrètement, de montrer ma tasse de café, mon dessert, mon ticket de concert, et j'en passe, à des centaines d'abonnés qui vont passer 2 secondes sur la photo et la zapper dans un grand mouvement de pouce qui fait défiler 100 images à la minute sans lire les légendes ?
Elle apporte quoi au monde, la photo de ma tasse de café ?

J'ai choisi d'essayer d'archiver ces moments autrement et ailleurs. Je me dis qu'ils méritent mieux que la place publique de l'éphémère, et que je peux les vivre en direct avec mes yeux plutôt qu'au travers d'un viseur d'appareil photo.

Ces expériences, j'ai choisi de les prolonger aussi, par des discussions, par des pratiques, par des lectures partagées. Faire durer ce qu'on a vu au lieu de passer à l'activité suivante.

Atelier peinture après une visite au musée LaBanque (expo "Layers"), pour prolonger l'expérience en famille, garder une trace active de notre ressenti.

Je n'écris pas ça pour te dire que si  tu fais ce que je fuis, c'est mal. Je n'écris pas ça pour attaquer. Je suis la première à avoir usé et abusé des réseaux sociaux.
Je les utilise encore. Pour partager ce qui me semble utile, ou beau, quelques fois. Je tente de le faire dans une certaine "économie". L'économie de l'inutile.

Si j'écris à ce propos, c'est surtout parce que ce pas de côté me fait du bien. Je l'écris pour t'expliquer que l'inspiration peut aussi venir de la solitude, du silence, de la déconnexion.

L'hyper-information ne nous remplit pas d'idées, elle nous vide de notre énergie, nous aspire. 

A courir après une vie qui coche le plus de cases possible et comble tous les creux, on en oublie que le beau se cache souvent dans les interstices.

Ces interstices permettent de laisser venir les choses à nous, de cueillir et glaner ce qui se présente quand notre esprit est disponible.

Commentaires

  1. Que c'est agréable de te lire Sophie. J'aime la manière dont tu écris et dont tu décris les choses, tes ressentis face à une sur-information qui, je te rejoins finit par remplir de creux nos vies. La solitude, l'ennui sont riches si on les ose...

    Je me rends compte que je suis de plus en plus sur mon téléphone, moi qui suis passée au smartphone tardivement - il y a à peine 5 ans.

    Je laisse un peu les réseaux sociaux de côté, j'essaie de revenir à ce qui fait sens pour moi, c'est un peu comme apprendre à marche seule, sans béquille, sans appui, et retrouver la liberté d'être soi, en phase avec ses aspirations et ses choix.

    Merci beaucoup pour le partage de cette réflexion.

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    1. Les smartphones sont vraiment des engins de malheur, je me le dis de plus en plus. Addiction, opportunité de fliquer la vie des gens, cassure dans le lien entre les gens, on ne se regarde plus, on ne regarde plus ce qu'on vit avec nos yeux mais au travers d'un écran... Je trouve ça si triste en fait...

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  2. Aaaaah cette table !! Cette photo fait plaisir à voir, ça donne envie de venir s'y installer avec vous. Je suis entièrement d'accord avec ce que tu dis. L'hyper-information nous vide de notre énergie. Je n'aurais pas dit mieux . Des bises!

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    1. Merci Delphine !
      J'ai vu que tu commençais un journal de confinement. Ici aussi je garde une trace !
      Bientôt des choses à partager avec les lecteurs, d'ailleurs, sur cette thématique du journal !
      Bises

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