On construit des barrières

J'ai lutté. 

Je me suis d'abord dit que si le confinement réussissait et que nous continuions à ne faire nos courses que par drive et retrait au Court-circuit, nous n'en aurions pas besoin.

J'étais sans doute plongée dans une sorte de déni de l'après. Protégée dans mon cocon, je n'avais aucune envie de penser au moment où nous devrions en sortir.

J'ai vu les couturières travailler d'arrache-pied pour fournir des masques aux soignants, je les ai admirées.

J'ai quand même jeté un œil aux consignes de l'AFNOR. J'ai tenté de coudre un ou deux masques, mais sans élastique, puisque je n'en ai pas retrouvé. J'ai réussi à en venir à bout. C'était moche, loin d'être parfait, avec autant de ficelles que si on avait voulu ligoter un rôti. Voilà ce que ça a donné : de drôles d'accoutrements que j'espérais n'avoir jamais à porter.

Le déconfinement est arrivé, je ne me suis pas vraiment déconfinée.

Mais autour de moi, il y a un homme qui a repris le chemin du boulot, une mère qui travaille avec de jeunes enfants et qui se prend de plein fouet toutes les règles sanitaires impensables dans une école maternelle. Il y a aussi les commerces de proximité que j'ai envie de soutenir et dans lesquels nous ne pourrons nous rendre que masqués, forcés de sourire avec les yeux.

Je rangeais d'autres choses, et il m'est tombé là, sous les yeux, dans les mains : le fil élastique que je ne cherchais plus.  C'était le moment.

J'ai cessé de lutter.

J'ai repris le patron du masque, j'ai dégainé la machine qui avait pris la poussière, les tissus de mamie, mes ciseaux.

Quand j'ai acquis une machine à coudre en 2008, je venais de coudre mon premier sac, aiguillée par mamie et sa Singer mécanique. J'espérais apprendre à me fabriquer de belles robes. J'ai bidouillé mais ne me suis jamais vraiment formée. "Je me débrouille", comme on dit, mais je n'ai pas acquis la technique pour faire dans l'habillement.
Au fil des années, elle m'a surtout servi à bricoler des choses plus simples, cette machine. Des trousses, des petites décoration de Noël...
Puis est arrivée la transition, l'envie de faire ma part sur le plan écologique. Ma machine est devenue ma meilleure amie pour coudre des sacs à vrac, des lingettes lavables... Un monde se précipitait vers un non-sens écologique, je croyais entrapercevoir le suivant, qui serait celui d'une décroissance, d'un retour au fait-maison, au fait-main.
J'ai compris à ce moment là que coudre un petit peu me servirait sans doute pour réparer des vêtements, ajuster, upcycler, pourvoir à des besoins d'alternatives lavables diverses. 


Hier soir, j'ai cousu des masques. 
C'est bien la seule chose que je n'avais pas imaginer coudre au volant de ma Toyota à pédale.
Je me suis regardée dans le miroir, portant l'un d'eux.
Je n'étais pas loin d'y voir ça :

Voici la tenue des servantes dans un épisode de "The Handmade's tale" (La servante écarlate), dystopie qui met en scène l’annihilation des droits des femmes dans une société totalitaire. Ici, Defred se voit imposer une tenue qui lui bloque la bouche, l'empêchant de parler... Tout est dit.


Le monde que j'entraperçois m'effraie. 
C'est un monde où les gens ne se touchent plus. 
Un monde où chacun évolue avec ce qu'il a de plus de vital sur son visage caché sous trois couches de tissu. 
Aujourd'hui, nous sortons en couvrant ce qui nous sert à respirer, à sentir l'odeur des fleurs, à manger, à sourire, à parler, à embrasser. Ce qui nous est le plus vital dans l'expérimentation du monde et des autres est devenu source du plus grand danger.

Évidemment que le risque sanitaire est réel.

Mais ça me chiffonne. 
Ça me chiffonne vraiment de me dire que pour éviter de transmettre ce mal invisible, nous devons côtoyer les autres en masquant ce qui fait de nous des êtres "humains", des êtres sociables, aimants, communicants.
Il va falloir en mettre, des sourires dans nos regards, pour faire passer les câlins, les sourires, les lèvres qu'on mordille, les murmures, les bisous.

J'imaginais un monde où, pour sortir des crises, on ferait sauter les barrières. Pour le moment, on en construit. Beaucoup. 
Pourvu que le temps nous amène des jours meilleurs.


Commentaires

  1. C'est très juste et très triste Sophie. J'ai encore du mal avec ce masque. Je n'y pense pas toujours.
    Je crois que les yeux disent beaucoup aussi, il va nous falloir apprendre un nouveau langage.
    Merci d'avoir posé tes mots/ maux ici.

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    1. Oui, les yeux disent beaucoup, et je suis sûre qu'on s'habituera et qu'on remettra de la joie dans tout ça !

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  2. Très bel article où je sens une sorte de nostalgie d'un monde qui n'est plus. Nous devons entrer dans cette nouvelle ère. Comme toi, je freine des quatre fers (je n'ai pas encore de masque). Mes filles (18 et 20 ans) veulent s'acheter une machine à coudre pour pouvoir être libres de modifier les vêtements quelles achètent d'occasion. Un petit pas positif pour l'avenir. ☺

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    1. Bonjour Nina, oui, c'était un article écrit un peu à chaud dans un petit moment de blues ! Une prise de conscience de toutes les libertés que la situation nous enlève ! C'est super pour tes filles, développer de nouvelles compétences manuelles est extrêmement valorisant !

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  3. Je t'avoue que je suis pleine de tristesse, de peur et de colère, surtout de colère... Je ne trouve pas trop les mots pour exprimer tout ça .... Le masque , nous le portons pour aller acheter ce dont nous avons besoin ... Ça n'a rien d'agréable mais il faut ! ... Bon we 😚

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    1. Nous sommes sortis avec mon fils hier, avec masque, car nous allions croiser des gens. C'était étrange, mais nécessaire, oui... Doux week-end !

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