Focus bouquins #2 / Lus crayon à la main

Je lis des ouvrages de genres assez variés. Sans avoir la prétention de lire "de tout", j'essaie réellement de ne plus avoir de préjugés littéraires et de me permettre de lire tantôt ce qui me fait plaisir, tantôt ce qui me fait pleurer, tantôt ce qui me fait réfléchir, rire, ou encore voyager...

J'ai été cette étudiante en lettres un peu honteuse de mettre Gil Blas de Santillane dans un tiroir après les cours et de lui préférer parfois L'accro du shopping, gênée de choisir mes lectures détente dans la collection piment de France Loisirs, embarrassée devant tous les classiques et tous les philosophes que je n'avais pas lus (et n'avais aucune envie de lire). 

Quelques années plus tard, j'ai aussi été cette jeune femme qui, en manque de confiance en elle, a ouvert des livres estimés plus "valables", plus "pointus", et se trouvait plus intéressante que les autres parce qu'elle ne lisait plus ce qu'elle jugeait être une "pseudo-littérature".

C'est dit, je suis quelqu'un qui a douté (qui doute encore), qui a tangué, qui ne savait pas trop qui elle était. Je crois que c'est important d'être honnête avec soi. On a tous nos petites (ou grosses, d'ailleurs) failles.

 


Heureusement, on grandit, on vieillit, on apprend à s'affranchir du regard des autres... Et si on n'est pas obligé de tout aimer (je lis rarement des romances ou du policier, finalement, par manque d'affinités), on n'a aucune raison non plus de jeter un regard dédaigneux sur ce qui n'est pas à notre goût. 

C'est humain : ce qu'on lit, ce qu'on écoute, ce qu'on mange, nous relie à une communauté sociale ou culturelle. Mais ça peut se faire dans le respect et dans l'ouverture, dans la curiosité et la bienveillance. (Je crois de plus en plus que la littérature élitiste n'a rien compris, qu'il n'y a pas nécessairement de bonne ou de mauvaise littérature, juste une multitude de portes d'entrée dans le goût de lire...)

J'ai beaucoup lu pendant le confinement : des romans feel-good, un thriller, des ouvrages jeunesse, des romans fraîchement sortis, d'autres plus anciens, des ouvrages de psycho/philo/développement personnel... Et puis cet été, c'est comme si je n'avais réussi à accrocher avec aucun livre, ou presque.

Depuis juillet, les livres qui m'ont transportée se sont faits rares. Je ne me l'explique pas vraiment. Peut-être le contexte. Peut-être mes envies qui changent.

J'ai fait un pas de côté pour aller chercher en librairie des textes un peu différents de ceux que j'avais lus cette année. J'ai eu besoin de me frotter à des livres un peu exigeants. Ceux que je ne dévore pas en deux jours. Ceux qui ne me tiennent pas en haleine. Bizarrement.

En sont ressortis deux romans lus crayon à la main, signe qu'ils m'ont nourrie intensément :


 

Un monde à portée de main, de Maylis de Kerangal, et L'insoutenable légèreté de l'être, de Milan Kundera. (La coïncidence des initiales des auteurs me fait sourire.)

Ce sont deux textes qui ne font pas toujours l'unanimité, peut-être parce que leur écriture est très particulière.

Maylis de Kerangal a une plume incroyable, surprenante, déstabilisante. Je n'accroche pas toujours. Pourtant, Un monde à portée de main m'a vraiment happée ! J'ai même le sentiment que je n'écrirais plus de la même manière après ce livre.

J'avais publié cette chronique sur instagram, elle est assez fidèle à l'impression que m'a laissé le roman sur la durée : 

Et puis, j'ai découvert la plume de Milan Kundera. Des années que je m'étais promis de le lire.

Ce qui m'a frappée chez Kundera, c'est d'abord la richesse philosophique sur laquelle repose son texte. Il y est question de Nietzsche, notamment, avec des réflexions sur les notions de bonheur, de pesanteur et de légèreté, de mort... Un "terreau" d'idées qui m'a sortie de ma zone de confort en douceur. (Je n'apprenais pas trop mes cours de philo, au lycée!)

Enfin, j'ai apprécié la finesse de la psychologie de ses personnages. Ils ont une histoire, ils ont des blessures, des loyautés relationnelles qui tissent la grande toile de leurs choix de vie. Tout est nuance, les points de vue varient, éclairent. C'est ce qui change fondamentalement la façon d'aborder une histoire universelle et a priori déjà vue et revue, celle des couples qui se font, se défont, se refont. J'aime ces textes où chacun peut se projeter dans des trames universelles, quand ils apportent une sorte de vue d'en haut, un éclairage où personne n'est bon ou mauvais, où chaque protagoniste fait ce qu'il peut et ce qu'il doit avec les bagages qu'il transporte, avec les chutes qu'il a éprouvées. 

Je crois que c'est ce que j'attends des romans qui parlent d'amour : qu'ils ne collent pas d'étiquettes, qu'ils ouvrent et élargissent la perception de situations qui appellent souvent leur lot de lieux communs.


Si j'attends de la littérature qu'elle me divertisse, je sais que j'attends aussi d'elle qu'elle fasse bouger les lignes de ma pensée, qu'elle me fasse évoluer dans mes réflexions.

Je lisais hier cette citation d'Annie Ernaux :

"C'est le bouleversement, la sensation d'ouverture, d'élargissement, qui fait pour moi la littérature."

Je ne dirais pas que la littérature est seulement ça pour moi, mais elle peut l'être, et  c'est alors formidable.

Commentaires

  1. Ton texte est d'une grande richesse et me parle énormément parce que j'ai été cette jeune femme (et je le suis encore parfois mais moins) élitiste dans mes lectures, comme si certaines méritaient mon attention et d'autre pas, comme si certaines étaient "assez" ou "pas assez" bien.
    Dans mes études littéraires j'ai rarement apprécié les classiques. Je pense notamment à Stendhal. Je m'en suis longtemps voulue de ne pas accrocher!
    Aujourd'hui, j'apprends à davantage apprécier les lectures pour ce qu'elles sont et ce qu'elles m'apportent à un instant T. Parfois, comme tout un chacun, j'ai besoin de légèreté et il n'y a rien de "mal" à lire du feel good. Nos lectures définissent au final la variété de nos contrastes et de nos existences.

    Quant à Maylis de Kerangal je n'ai pas accroché tout de suite. Mais j'ai adoré Corniche Kennedy, qui a été une révélation pour moi. Du coup je vais regarder le livre dont tu parles.

    Je voulais également te dire que je suis heureuse de pouvoir te relire ici Sophie, sur ton espace personnel, je retrouve le plaisir de tes mots et tes partages toujours inspirants!

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    1. Merci Marie, c'est intéressant, ces façons d'évoluer et de percevoir cette multitude littéraire ! Merci pour ta fidélité par ici en tout cas !

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